La sécheresse des hommes d’Uriel – Extrait 1

Temps de lecture : 8 minutes

Dans l’univers où se déroule l’intrigue, les hommes sont devenus stériles et la population est au bord de l’extinction. Un ordre religieux de femmes travaille sur un remède, dont la dernière base vient d’être volée par un individu inconnu à la force surhumaine. Les sœurs des Trois vont alors tout entreprendre pour récupérer ce qui leur appartient. Ce qui les amènera dans la foulée à interpeler plusieurs mâles suspects, dont Marrah Atsu, le héros de cette histoire.

Bonne lecture !

Axel Dalibert Legris

Révolution #2731, quelque part sur Uriel

  • Monsieur l’ermite, appela la petite fille en passant sa tête à l’intérieur de la yourte.

Elle chercha du regard le vieil homme. Malgré le désordre ambiant qui avait grandi depuis sa dernière visite, elle le trouva assis au milieu de la pièce. Il ne bougeait pas. Il demeurait aussi figé que les statues étranges de son oasis.

  • Mooooonsieur, appela-t-elle de nouveau.

Elle patientait sur le seuil de l’entrée pour respecter les règles de politesse qu’on lui avait inculquées à l’école nomade. Cependant, les formalités n’étaient pas son fort. Quand les quelques secondes qu’elle s’était données furent écoulées, elle s’octroya le droit de passer le pas de la porte. Elle pénétra à l’intérieur de l’habitation exigüe et à l’atmosphère épicée.

Son infraction ne sembla pas perturber plus que cela le vieillard qui restait immobile. En s’approchant, elle put constater qu’il n’avait pas changé d’aspect depuis sa dernière visite. Ses côtes saillantes marquaient son torse nu. Ses cheveux en bataille défiaient les lois de la gravité. Son assise en tailleur semblait lui être agréable comme en témoignait le sourire béat qui fendait son visage parcheminé, ainsi que ses longs sourcils qui soulignaient en arc de cercle ses yeux clos. Quant à son unique main, elle maintenait une poignée de sable argenté, qui coulait entre ses doigts dans un débit régulier. La petite n’était pas surprise de le trouver ainsi. Il lui était arrivé de le trouver dans des positions de méditation bien plus étranges, parfois à la limite de la contorsion.

Lors de ses précédentes visites, elle lui avait demandé pourquoi il passait autant de temps à somnoler dans une telle posture. À chaque fois, l’ermite lui avait donné des réponses évasives. Il disait que ça l’aidait à retrouver les objets égarés dans sa maison ou à faire voler vers lui sa tasse de thé pour ne pas avoir à se déplacer. Elle se doutait qu’il inventait des explications farfelues pour ne pas dire la vérité. Seulement une d’elles, parmi tant d’autres, lui avait paru un peu plus convaincante. C’était par une journée de pluie brûlante qu’il lui avait raconté se plonger dans ce demi-sommeil pour revivre des moments du passé. Cela l’aidait à les accepter. Puis se rendant compte de son épanchement, il avait conclu par des notions plus compliquées, comme réorganisation de psyché-quelque-chose ou apaisement de l’âme intra-autre-chose. Le brouillage de pistes typique des adultes…

L’enfant observa l’ermite d’un peu plus près. Elle se demanda alors combien de temps il pouvait passer à méditer plutôt qu’à jouer. Certainement beaucoup, essayait-elle d’imaginer avec peine. C’était pour elle un gâchis d’utiliser ainsi son temps. Si la doyenne de l’oasis ne lui imposait pas des leçons aussi ennuyantes, elle passerait l’intégrité de ses cycles à jouer avec les autres enfants, à se rêver un destin extraordinaire.

Mais peu importe les habitudes de ce drôle d’homme, il fallait à présent le faire sortir de son sommeil. Elle n’était pas venue ici pour l’observer rêver. Elle s’approcha un peu plus près de lui et leva sa main en direction de son visage. Comme escompté, celui-ci écarquilla les yeux et eut un brusque mouvement de recul. Il se laissa tomber à la renverse, dégringolant au passage de son socle en basalte qui lui servait de siège de méditation. Malgré cette surprise qui aurait pu faire entrer dans une colère noire n’importe quel adulte, celui-ci explosa d’un rire franc. Puis après avoir gît sur le dos un moment, il se redressa avec vigueur. Ses yeux se posèrent sur elle avec un mélange de bienveillance et de malice.

II

  •  Tiens donc ! Un enfant de l’oasis est venu me rendre visite, s’étonna le vieil homme de sa voix minérale.

Il observa la petite fille dont les mèches d’or blanchi tombaient en cascade sur ses épaules mouchetées de taches de rousseur. Cette couleur capilaire l’émerveillait à chaque fois. Elle était un trait physique rare chez les humains d’Uriel. Le gène avait quasiment disparu à l’instar du brun, du châtain et du roux.

  • Bon cycle, le salua-t-elle avec une politesse forcée.
  • Bon cycle à toi aussi. Je constate que tu as encore échappé à la vigilance de la doyenne ! Ça veut dire que je vais bientôt la voir débarquer chez moi pour te récupérer et qu’elle va nous gronder. Tu n’en as pas marre de me créer des ennuis ?

À cela, la blondinette se contenta de sourire. Le vieillard but une gorgée de sa tasse de thé froid et finit par demander :

  • Que puis-je pour toi, petite ?

L’intéressée regarda timidement ses sandales tressées avant de répondre :

  •  Je voudrais que tu me racontes une de tes histoires !
  •  Ah, fit l’ermite à peine surpris. Encore une histoire !  Et laquelle souhaites-tu cette fois-ci ?
  • L’histoire de Marrah où il affronte les Séraphines.
  • Encore celle-là ?

C’était la troisième fois d’affilée qu’il lui racontait. Bien qu’il ne rechignait jamais à conter une histoire de son héro préféré, cela pouvait commencer à faire beaucoup. Il admirait l’infatigable tolérance à l’ennui des enfants. Ceux-ci étaient capables de faire inlassablement et toujours les mêmes choses. Malheureusement, il le déplorait jour après jour, ce n’était plus son cas. Alors il tenta de proposer autre chose :

  • Tu ne voudrais pas changer d’aventure pour une fois ?
  • Non, répondit-elle avec une fermeté qui pouvait surprendre de la bouche d’un enfant. Je suis venue pour l’histoire de Marrah et des Séraphines ! Sinon je repars à l’oasis !

Le vieillard se rembrunit face à cette sérieuse menace. Il tentait une négociation qu’il savait perdue d’avance. Cette petite pouvait se montrer particulièrement entêtée quand elle s’y mettait. Il décida tout de même d’essayer de la faire changer d’avis :

  • Tu ne voudrais pas savoir comment Marrah a obtenu sa force prodigieuse ? Ou de quelle manière il s’est échappé du siège de Haute-Colonne ? En guise de réponse, la petite secoua simplement la tête. Mais cela ne découragea pas le vieil homme qui poursuivit :
  • Ses voyages l’ont mené en dehors des frontières Troisiène. Jusqu’aux terres qui n’ont jamais été cartographiées par aucune faction. As-tu déjà entendu parler des mangeurs d’os ? Ce sont des créatures terrifiantes qui se nourrissent uniquement de calcium.
  • Non, répondit la petite bien décidée. Je veux le vieux Marrah !
  • Mais pourquoi cela !? J’ai plein d’autres histoires !
  • Parce que c’est la meilleure histoire, avoua-t-elle avec évidence. Il a guéri la population de la Sécheresse ! Sans cela, les enfants de l’oasis et moi ne serions pas nés !

La réponse de la petite surprit le vieillard qui ne sut pas quoi répondre. Elle faisait allusion à la maladie qui avait rendu la grande majorité des hommes stériles plusieurs décennies auparavant. La natalité ayant dramatiquement chuté, la population d’Uriel avait bien failli s’éteindre. Cette histoire réveillait les traumatismes de ceux qui l’avaient vécue. C’était donc naturel que les témoins de cette époque terrible cherchent à en préserver les nouvelles générations. Lui-même prenait soin de ne jamais en faire mention dans ses histoires.

  • Où as-tu entendu une telle chose, petite ? finit-il par demander.

Il était soucieux d’avoir peut-être laissé échapper cette information par mégarde. Il n’était pas à sa première étourderie.

  • C’est la doyenne qui nous l’a appris en cours, répondit-elle fièrement. Pour seule réponse, le vieillard caressa pensivement sa barbe. Il se demandait pourquoi la doyenne avait parlé de cela à ses protégés.
  • Elle dit d’ailleurs rarement du bien des hommes, poursuivit la petite.

Par contre, je crois qu’elle aime bien Marrah. À cela, l’ermite eut un rire gêné :

  • C’est vrai qu’elle n’est pas tendre avec les hommes d’habitude, plaisanta-t-il. Je l’ai vue refouler des marchands itinérants l’autre jour… je n’aurais pas aimé être l’un d’eux !

C’est d’ailleurs pour cela qu’il préférait garder ses distances avec l’oasis. Il n’y passait qu’en cas de nécessité. Alors qu’il laissait ses pensées divaguer une nouvelle fois, la petite s’agita, faisant rebondir sur ses épaules ses boucles blondes. Elle alla tirer un gros coussin pour le placer devant lui. Puis une fois assise dessus, elle regarda le vieil homme comme si la commande de son histoire avait déjà été validée.

  • Soit, finit-il par accepter en levant son unique main en l’air pour signifier qu’il se rendait. De toute façon je n’ai rien de mieux à faire pour le reste du cycle. Je raconterai donc l’histoire de Marrah Atsu contre les Séraphines.

La petite se balança d’avant et en arrière pour exprimer son excitation. Alors que lui aussi se mettait un peu plus à l’aise pour commencer sa narration, elle lui désigna la pile de livres derrière lui.

  • Tudieu, comprit-il aussitôt. Les bougies !

C’est vrai que cette demoiselle avait le sens du contexte, se rappela-t-il. Elle aimait que l’ambiance soit tamisée durant ses histoires. Il fit donc une révérence distinguée comme pour s’excuser devant une princesse d’Augure, puis il s’empressa d’aller allumer toutes les bougies disséminées un peu partout dans la yourte. Pour se faciliter la tâche, il démailla le haut de sa toge qui plaquait son bras amputé contre son torse. Il fit quelques assouplissements pour se dégourdir l’épaule et se dirigea vers la pile de livres qui lui servait de support à bougies.

Des coulures de cire s’étaient solidifiées le long des tranches jaunies. Après avoir allumé quelques mèches à l’aide de son feu Excelsior, il alla ensuite s’occuper d’autres bougies au niveau de la soucoupe en cuivre suspendue au plafond, puis celles engoncées dans des goulots de bouteilles vides proches de l’entrée. Les lueurs chaleureuses dansaient à présent dans l’habitation de toiles et de peaux.

Satisfait du résultat, il éteignit son briquet et le posa parmi les autres artefacts qui peuplaient son habitation. Cet outil était certainement le bien le plus précieux qu’il lui restait. Celui-ci descendait des premiers humains d’Uriel et il n’avait cessé de donner des flammes depuis. Personne n’avait eu la folie de démonter l’objet pour comprendre l’origine de sa source intarissable et risquer de casser l’outil. Ainsi, le vieil homme économisait chacune de ses utilisations, avec la peur superstitieuse que ce soit sa dernière.

Pour retrouver l’enfant qui l’attendait au milieu de sa yourte, le vieil homme amorça une marche arrière délicate. Durant la manœuvre, son arrière-train heurta un objet en forme d’arbre. Les fines feuilles en silice vitrifiées teintèrent mélodieusement entre elles. Le vieil homme fit semblant de ne pas comprendre d’où venait le son. Il fit exprès de regarder à gauche, puis à droite d’un air hagard. Ce qui fit beaucoup rire la petite. Quand il eut fini ses facéties, il alla se rasseoir, ravi de sa farce. Il était temps de commencer. Il ajusta sa position et s’éclaircit la voix à l’aide d’une nouvelle lampée d’infusion froide. Comme la petite fille trépignait à présent d’impatience, il introduisit finalement son histoire sur un ton grave :

  • Tout commença par une nuit sombre et froide. Les trois lunes diffusaient sur la vallée leurs lumières cendrées. Dans la faille rocheuse, coulait un fleuve de sable d’une fluidité presque liquide. Sa surface ondulait comme une mélasse de diamant…

Au même moment, l’ermite fit onduler ses cinq doigts devant son visage pour symboliser l’écoulement du sable. La petite était déjà captivée par son jeu d’acteur. Assise en tailleur sur son gros cousin, elle se saisit les pieds et commença à se balancer légèrement d’avant en arrière.

  • Seules quelques îles pointues s’opposaient au fleuve étincelant. Une d’entre elles excellait à cette tâche en fendant le flux granuleux à l’aide de son avant-bec triangulaire. Cette construction n’était pas la seule trace d’activité humaine dans la vallée. Il y avait des mines, des champs en terrasse, un pont et des escaliers qui menaient à une cité juchée au creux du volcan. Cette ville était la dernière de son genre. Elle s’appelait Carrière neuvième du nom. Malgré l’heure tardive, il semblait y avoir de l’agitation. Des lueurs se déplaçaient, disparaissent et apparaissaient. Quelque chose était à l’œuvre à l’intérieur. Les neuf silhouettes encapuchonnées qui descendaient hâtivement par le sentier agricole pour rejoindre la ville ne présageaient rien de bon…

J’espère que cet extrait vous aura plu ! 🙂

Si vous voulez en savoir plus, sachez que l’histoire est actuellement en fin d’écriture. Il ne me reste plus qu’à améliorer certaines parties, à apporter du détail et surtout à terminer une douzaine d’illustrations que viendront agrémenter le récit.

À terme, j’ai pour objectif de publier le livre via un financement participatif. Le projet sera ainsi porté par différents évènements dont un vernissage des illustrations dans un tiers-lieu Nantais (c’est là où j’habite).

Si vous désirez être tenu au courant de l’avancement du projet, n’hésitez pas à vous inscrire à la newsletter ci-dessous:

Et à me suivre sur Facebook, Twitter ou Instagram.

À bientôt !

Axel Dalibert Legris

Laisser un commentaire

Scroll to top
%d blogueurs aiment cette page :